• Pauline T

Lecture attentive : lecture-plaisir

Un correcteur professionnel est avant tout un grand lecteur. La correction d'un texte doit être intuitive. Les règles d'orthographe et de grammaire sont complexes, parfois fourbes et surtout innombrables ! Une assimilation scolaire des règles est insuffisante. Il faut se confronter aux mots, se familiariser avec des ouvrages littéraires variés et conserver le plaisir de lire, même après des millions de signes inspectés. Dans cet apprentissage et perfectionnement permanent, la lecture-plaisir revêt toute son importance. Au grès de mes lectures, je relève des petits pièges dans lesquels vous tombez souvent mais que des confrères correcteurs ont évité les yeux fermés ! Sortez la loupe !



Lisez ces exemples de bons usages, extraits et du roman de Margaret Atwood, La Servante écarlate, traduit par Michèle Albaret-Maatsch.

Je me rappelle ce désir brûlant d'un quelque chose qui était toujours tout près de se produire, et ne ressemblait jamais aux mains posées sur nous, au creux des reins ou d'un renfoncement, dans le parking, ou le coin télé, le son coupé pendant que les images défilaient en tremblotant sur la chair frémissante.

C'est le verbe «se rappeler» qui retient mon attention ici. Un verbe transitif direct.

Ce qui signifie qu'il se construit directement et que son complément d'objet est introduit sans préposition. Bien des personnes auraient écrit "Je me rappelle de ce désir", de manière fautive, en se calquant sur le verbe "se souvenir", qui lui se construit avec la préposition "de". Bien sûr, le verbe "se rappeler" suivi d'un infinitif/infinitif passé appelle la préposition "de" : se rappeler de fermer toutes les fenêtre avant de partir en vacances/se rappeler d'avoir fermé la porte avant d'être parti.

On brûlait de vivre l'avenir. Comment l'avait-on appris, ce don d'insatiabilité ? Il était dans l'air et, en y réfléchissant, il y était toujours alors qu'on essayait de trouver le sommeil sur nos lits de camp, de l'armée, disposés en rangées et espacés de façon qu'on ne puisse se parler.

Dans ce second extrait, c'est la locution conjonctive "de façon que" qui nous intéresse. Notez que la location se passe de la préposition "à" : le bon usage préfère la forme "de façon que" à la forme "de façon à ce que". Il en va de même pour "de manière". Avouez que cela fluidifie l'expression.


La mission du correcteur d'édition ne se cantonne pas à chasser les coquilles d'un texte. Le professionnel de la correction doit détecter naturellement les mauvaises constructions et usages fautifs de la langue française.


Une autre faute que je trouve souvent dans les textes que je corrige, les expressions "par endroits" et "par moments" écrites au singulier, alors qu'elles doivent toujours être au pluriel.


Exemples du bon usage de ces locutions adverbiales (extraits du même roman) :

Rita est debout à la table au plateau blanc dont l'émail a sauté par endroits.

Ou

Par moments, je me dis qu'on ne les envoie pas aux Anges, non, mais qu'on les détricote pour en refaire des pelotes de laine qui seront retricotées.

Un dernier exemple d'erreur que je rectifie dans les romans qui me sont transmis pour correction, elle aussi est très récurrente : l'absence de virgule qui précède, suit ou encadre le mot mis en apostrophe. Les noms ou pronoms mis en apostrophes sont très fréquents dans les répliques de dialogue, et beaucoup de jeunes écrivains omettent complètement la ponctuation qui doit accompagnée leur insertion. Ces mots qui servent à interpeller un individu, le plus souvent, ou une idée abstraite, qu'ils soient positionnés au début ou à la fin, ou encore au milieu de la phrase, doivent être séparés du reste de la phrase par une ou deux virgules. On dit qu'ils sont "hors phrase".


Regardons une configuration de dialogue très simple en première lecture et qui pourtant est très souvent source d'erreur :

Alors, ça na pas marché avec l'autre vieux, a-t-elle déclaré.
—Non, madame.

Notez la virgule qui sépare les deux mots : Non/madame. Je reçois parfois des textes en relecture qui contiennent des lignes et des lignes de dialogues avec aucune virgule sous prétexte que les dialogues sont une transcription de l'oral et que les auteurs pensent que cela est plus fluide. Sauf que l'absence de virgule est fautive bien souvent pour la bonne et simple raison qu'elle modifie la nature des mots employés et change le sens du texte. Ce qui entraîne très souvent des erreurs plutôt drôles. Mise en pratique très simple.

"Tu ne manges pas Ginette ?" Ici, vous dites avec étonnement à "tu" qu'il ne mange pas Ginette.
"Tu ne manges pas, Ginette ?" Ici, vous vous étonnez que Ginette ne mange pas. Voir contexte du texte.

Je pourrais multiplier les exemples et les erreurs de sens que peut entraîner l'économie de virgules dans des lignes dialoguées. Imaginez des pages et des pages créant une telle confusion de sens. Votre histoire deviendra incompréhensible. Je pense consacrer bientôt un billet sur cette difficulté. Si vous doutiez de la pertinence de faire relire votre roman par un correcteur professionnel, j'espère vous avoir convaincu que les erreurs peuvent vite émailler votre texte et lui faire perdre de sa substance et surtout de son intérêt aux yeux des lecteurs. Voilà aussi pourquoi, peut-être, les éditeurs refusent beaucoup de manuscrits. Quelques erreurs de langue peuvent être tolérées, quand elles se multiplient, c'est plus dommageable pour la bonne réception de votre œuvre.



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