• Pauline T

Le métier de correcteur en quelques mots (1)

Très souvent appelée au téléphone par des personnes en pleine reconversion professionnelle qui aspirent à devenir correcteur, j'ai décidé d'écrire un billet sur ma réalité et mon quotidien de correctrice.


Correcteur : un métier ?

Bien des personnes de mon entourage proche ou éloigné se sont étonnées quand je leur ai annoncé vouloir devenir correctrice indépendante : "Mais ça existe les correcteurs professionnels ?" ; "T'es sûre qu'il y a des besoins dans ça ?" ; "Tu vas faire ça à plein temps ?" ; "Ils sont payés les relecteurs ?"


Dix ans plus tard...


Je suis toujours correctrice et j'entends encore : "Ah c'est bien, on a besoin d'opticiens de nos jours." ; "T'es toujours dans la traduction ?" ; "Tu fais quoi à côté ?" ; "Ah ça doit être génial d'être payée pour lire des BD." ... Et la remarque que je préfère venant de mes clients : "Je vais vous payer, tout travail mérite salaire." (Y'a comme un p'tit sous-entendu là, non ?)


Et là, vous vous dites que vous auriez dû faire "maîtresse à la maternelle" (lol). Tout le monde en a au moins croisé une dans sa vie... alors que correctrice... autant espérer croiser une licorne.


Ça fait quoi un correcteur ?

Allez, un p'tit effort... Un correcteur relit des textes destinés à être publiés sur papier ou en ligne. Le lecteur ne soupçonne pas toutes les étapes qui rythment l'écriture d'un texte et la fabrication d'un livre. Beaucoup de gens pensent que le correcteur n'intervient que sur des textes littéraires pour des maisons d'édition qui ont un haut degré d'exigence. Mais le champ d'intervention est beaucoup plus vaste et le correcteur est bien souvent là où vous ne le soupçonnez pas. Je reviendrai sur les secteurs qui s'attachent les services d'un correcteur professionnel.

Si, au tournant des années 2000, certains acteurs du web ont cru qu'ils allaient pouvoir malmener la langue française en toute impunité, le géant G a mis les points sur les i et les barres sur les t dès 2009-2010. Si bien que les contenus que vous lisez sur le web passent, pour la plupart, au scan d'un œil expert.


Quand et comment intervient le correcteur sur les textes ?

Sans entrer dans le détail ici, le sujet étant développé dans un autre billet, l'intervention du correcteur sur un texte peut être de nature différente selon les pratiques et habitudes du client pour lequel vous travaillez. Vous avez les correcteurs qui préparent la copie, autrement dit, ils mettent en forme le texte selon les consignes de la maison : le préparateur de copie veille à la création et à l'uniformisation des éléments techniques du document et du respect de la charte graphique. Le document est ensuite fixé, mis sous PDF. Selon les maisons, la correction qui se concentre sur le contenu textuel intervient avant et/ou après avoir généré le PDF. Passer en correction un texte seulement après maquettage est une aberration selon moi. C'est à cela qu'on détecte les maisons qui veulent gagner du temps et réduire les coûts. Petite exception, dans l'édition jeunesse - les textes étant assez courts - je reçois très souvent les textes maquettés. Les corrections sont sur épreuves, annotations et commentaires introduits sous PDF.


Quand les maisons d'édition en ont le temps et le budget, elles confient la maquette à une personne à l'interne ou à un prestataire extérieur, et elles sollicitent un correcteur pour effectuer une première lecture critique du texte. L'un gère l'aspect technique, l'autre gère l'aspect linguistique.

Le lecteur professionnel détecte les fautes d'orthographe, les problèmes de syntaxe, les variations de typo, les répétitions de vocabulaire. Il fait aussi des suggestions d'amélioration du texte. Le correcteur laisse des commentaires ou des questions à l'auteur. Soyons clair, l'auteur est libre d'accepter ou de refuser les corrections et d'ignorer les suggestions.


Nous voilà avec un texte corrigé et validé par l'auteur. Le texte est sous maquette.


Toujours si la maison est sérieuse, si le budget le permet, si le planning est respecté, un autre correcteur va relire le texte déjà passé en correction pour la relecture finale. On traque alors les fautes qui ont échappé au correcteur précédent, mais aussi celles qui ont été générées par les modifications apportées au texte. Là, le correcteur peut vérifier si la charte graphique est appliquée dans tout le document, que la typo est uniformisée, que les éléments techniques suivent une cohérence. C'est pourquoi cette deuxième phase de correction est aussi essentielle que la première. Dans certains cas, le même correcteur intervient aux deux étapes de correction "pure". J'expérimente les deux cas. C'est alors une personne à l'interne qui reporte les corrections demandées par le correcteur. La suite des opérations est la tambouille interne des maisons.


Une autre manière de procéder existe, l'éditeur effectue à l'interne un premier nettoyage du texte, avec utilisation d'un logiciel de correction, ensuite il transmet le document à un correcteur externe pour une relecture "à l'œil humain". Voilà, chaque maison suit un process différent. Et une des qualités requises pour être un correcteur efficace avec qui les éditeurs aiment travailler est la souplesse.


D'ailleurs, beaucoup ignorent qu'un texte accepté par une maison d'édition est remanié avant même l'intervention du correcteur. Le premier lecteur est l'éditeur. Et il s'entretient toujours avec l'auteur pour lui suggérer des développements ou des coupes. Il faut s'appeler Amélie Nothomb pour pouvoir imposer à son éditeur Zéro Modif ! Si vous vous appelez Amélie Dupont et si vous vous retrouvez avec un éditeur qui vous claironne : "On ne change rien, pas besoin de correcteur, le texte est très bien comme ça." Un conseil : prenez votre tapuscrit sous le bras et courez le plus vite que vous pouvez, et très, très loin... Et j'irais même jusqu'à dire que si l'éditeur est pro, il échange avec le correcteur pour lui faire un brief sur les faiblesses du texte. L'échange, l'œil critique et la bienveillance : voilà la recette gagnante pour produire un document que vous serez fier de présenter aux lecteurs.


La correction d'un texte est le jeu de la vérification de la vérification de la vérification. Plus il y a de vérifications, et plus vous serez serein au moment de signer le BAT.


Quelles entreprises font appel à un correcteur ?

Là, spontanément, vous pensez au secteur de l'édition. Bien sûr, ce sont les premiers à solliciter les correcteurs en sous-traitance. Je ne saurais vous dire s'il existe encore des correcteurs salariés dans l'édition. Quelques dinosaures qui n'ont jamais vu de licorne freelance.

La presse compte aussi dans ses équipes de rédaction des correcteurs sur site ou à distance. Je ne connais pas ce secteur et le peu que j'ai pu en voir ne m'a pas donné envie de m'approcher plus près. Je crois qu'en dix ans d'exercice, c'est le secteur qui m'a fait les propositions de rémunération les plus basses. Moins de 10€ l'heure pour être d'astreinte en soirée, le week-end et travailler dans des délais inacceptables. Ces gens font semblant d'ignorer qu'on paye des impôts et cotisations, qu'on n'a pas de congés payés, etc. Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir conservé les mails d'échange pour un petit screen shot.


L'autre secteur qui s'appuie sur l'expertise de correcteurs professionnels est celui de la communication et du marketing. Eh oui, quand vous affichez votre pub sur un abribus ou que vous payez une pleine page, mieux vaut s'assurer avant publication qu'il n'y a ni coquille ni faute grossière. Les entreprises soignent aussi de plus en plus leur communication interne et produisent pour cela des documents à destination de leurs employés, et certaines sont soucieuses de leur image et de la qualité du message qu'elles veulent transmettre, et c'est là que les services d'un correcteur sont pertinents.


Les experts en tous genres qui produisent des rapports écrits se fient à la maîtrise linguistique d'un correcteur professionnel. Ils ne sont pas tous entourés d'une secrétaire salariée et sont assistés à distance. Des collaborations pérennes peuvent se mettre en place.


L'autre secteur qu'on n'a pas vu venir mais qui est pourtant devenu majeur est celui du web. Ne pensez pas que les articles ou fiches produits qui sont mis en ligne pour vous appâter et vous inciter à cliquer et à acheter sont écrits en dilettante à la va-vite. Les sites commerciaux se livrent une bataille sans merci. Et comment arrive-t-on en tête de page de recherche ? Avec des mots clés achetés, mais aussi avec des textes écrits optimisés et relus par des pros. Je pourrais vous dresser la liste des enseignes du web qui font relire leur contenu, vous seriez surpris, et croyez-moi, ils ne sont pas moins exigeants qu'une autre entreprise. Leurs objectifs et demandes sont différentes d'un éditeur, mais tout cela est parfaitement étudié. Gros sites d'e-commerce (les très gros :), presse féminine et masculine, acteurs de l'énergie, du tourisme, agences immobilières, assurances, vendeurs en tous genres et dans tous les secteurs. Il n'y a rien de plus désastreux sur le plan commercial que d'arriver sur un site web et de voir en deux secondes que les textes sont truffés de fautes d'orthographe.


Comment le correcteur travaille-t-il avec les maisons d'édition ou entreprises ?

Je passe sur le cas du travail de correcteur salarié, je n'en ai qu'une seule expérience, celle lors de laquelle j'ai fait mes armes pendant plus de cinq ans. Je travaillais au sein d'un service de communication culturelle événementielle. Mon rôle en tant que correctrice consistait à rédiger ou à relire les documents de communication (prospectus, catalogues, affiches, textes de présentation pour le site web, dossiers de subvention, textes institutionnels ou commerciaux). Une expérience très formatrice, beaucoup plus que les formations aux prix exorbitants commercialisées aujourd'hui. Si on me proposait un poste similaire, je le referais sans hésitation. Mais la réalité du secteur est tout autre aujourd'hui. Un correcteur n'est rien d'autre qu'un sous-traitant qui travaille sous statut d'indépendant. S'il a de la chance, il est sous contrat de collaboration. Bon, là, je vous vois commencer à fantasmer sur ce contrat... Je ne peux que relater mon expérience personnelle, mais ce fameux contrat vous donnera le droit de vous rendre disponible pour un client quand celui-ci daignera vous donner du travail. Il n'y aura pas d'engagement de volume de sa part, juste une entente sur le tarif et les délais pour rendre les travaux. Si vous avez de la chance, vous aurez le droit à un planning approximatif et pouvant subir quelques changements. Et si comme moi, vous êtes sous contrat de collaboration avec plusieurs entreprises, vous vous retrouvez avec un planning gruyère qui vous laissera un créneau entre le 7 à 10h10 et le 9 à 17h17 pour prendre des congés... J'exagère un peu... Vous êtes libre de prendre des congés à la date que vous souhaitez, mais ça c'est une réalité alternative, celle de la vie idéale que vous n'aurez jamais. Je vous vois venir, mais elle se plaint de tout celle-là. Je n'ai pas dit que je n'aimais pas le gruyère ! Il faut juste en être conscient et avoir l'agilité d'un springbok ! Internet a ses bons côtés : vous pouvez partir au bord de la mer et répondre à tous vos messages pro, travailler en homewear et profiter des deux heures de creux en pleine journée pour faire votre session de sport... Vous dire que le samedi vous allez être plus tranquille pour vous poser sur un texte sans qu'aucun collègue de bureau aille s'en plaindre au boss. Ce type de collaboration est idéale pour tisser une relation équitable et durable avec une entreprise.

Mais certaines collaborations virent au cauchemar. Certaines entreprises vous font miroiter une collaboration pérenne mais en pratique elles vous mettent en concurrence en permanence avec d'autres travailleurs indépendants. Dans la pratique, elles vous approchent de manière personnalisée, vous confient de manière exclusive des travaux à effectuer au début, histoire que vous deveniez coutumier des pratiques de la maison, et quand la greffe a pris, elles vous mettent en concurrence en envoyant une même proposition de travail à d'autres professionnels, et c'est le premier freelance qui répond au mail qui décroche la prestation. Elles s'assurent ainsi le tarif le plus bas et un maximum de réactivité de votre part. La pratique se répand de plus en plus, de manière plus ou moins insidieuse, certaines vous le disent, d'autres prétextent des annulations de projet. Mis sous pression, vous n'augmentez jamais vos tarifs, vous vous sentez obligé de répondre dans les dix minutes au mail, parce que si vous répondez vingt minutes plus tard, c'est déjà trop tard. La pratique se calque sur celle des plateformes. Sauf que quand vous travaillez régulièrement avec une boîte, vous attendez un minimum de respect et de transparence de leur part. Méfiez-vous des entreprises qui vous font établir des devis sans vous communiquer de date d'intervention ou qui annulent la proposition une demi-heure après vous avoir envoyé un mail.


Voilà pour un premier aperçu du métier de correcteur. J'ai certainement oublié plein de choses. Les manques feront l'objet d'un autre article.

En résumé, tout ce qui s'écrit se relit. Et le métier de correcteur est un vrai métier :) Je n'ai pas évoqué l'accompagnement en correction des particuliers. C'est un autre volet de mon métier, tout aussi varié que celui du service de correction aux entreprises.







5 vues0 commentaire