• Pauline T

Créer un personnage de roman

Mis à jour : 22 nov. 2019

Créer un personnage de roman revient à peindre un portrait. L'artiste esquisse, applique une première couche, procède ensuite par petites touches, il affine les traits, livre des détails significatifs ou laisse l'observateur dans le flou. Aucune histoire captivante sans personnage fascinant.

Alors, si vous rêvez de créer un personnage de roman, il va falloir faire preuve d'originalité, observer les gens dans la rue, des plus communs aux plus excentriques, pour ensuite vous exercer à l'écriture descriptive, et enfin donner vie aux personnages de votre roman. Comment donner de la consistance à votre héros ?

– Pourquoi décrire physiquement un personnage de roman ?

Pour lui donner corps, pour lui façonner une identité et surtout pour laisser une impression dans l'esprit du lecteur. Vous savez, c'est un peu comme dans la vie réelle, vous croisez une personne, vous n'avez pas l'occasion de lui parler ni d'en savoir plus, cette personne ne fait que passer, vous la regardez, puis des impressions naissent de cette première observation.

C'est bien souvent par une description physique que le lecteur fait connaissance avec un personnage, et c'est tout un art d'amener cette première description. Quand le lecteur attaque un roman, il veut approcher au plus près le héros ou l'héroïne avant de pénétrer sa psychologie et faire siennes ses aventures. Les esquisses des grands maîtres sont aussi fascinantes que les œuvres finales. La première esquisse descriptive doit donc présager de la toile grandiose qui sera donnée à voir au fil des pages lues.

La fonction basique de cette description physique est de bâtir l'identité du personnage (sexe, âge, signes distinctifs, taille, yeux, cheveux, corpulence). Attention aux incohérences et autres variations dans des éléments descriptifs qui doivent être identiques du début à la fin de l'histoire. L'erreur la plus courante est le changement de nom du personnage au fil du récit ou la confusion entre les différents prénoms ou encore la variation dans les graphies. Pensez à intégrer dans votre dictionnaire les noms propres et prénoms inventés afin que votre correcteur détecte les mauvaises graphies. Les écrivains y pensent rarement, mais après 100 pages, l’œil ne scanne plus attentivement les mots rencontrés 50 fois. Pour les écrivains les moins expérimentés, faire des fiches peut être nécessaire (âges, caractéristiques physiques).

L'autre fonction de la description physique d'un personnage de roman est de livrer une première impression au lecteur, un présage qui ne dit pas son nom. Prenons l'exemple de la première description de personnage écrite dans le roman IL de Derek Van Arman. L'auteur distille quelques informations qui dépassent la fonction descriptive.

Dans la lumière de plus en plus grise, ses fins cheveux roussâtres prenaient une teinte saumon fumé assortie à son masque de taches de rousseur, un peu plus fourni autour de l'arête du nez. Ses yeux étaient d'un vert pétillant, à peine plus foncé que de la menthe, et donnaient toujours l'impression de fixer un point très loin, quelque part au fond de lui-même. Dressé du haut de son mètre trente, il pouvait caresser l'épaisse fourrure du chien sans avoir à se pencher.


Le terme pétillant n'est pas choisi par hasard, ce jeune garçon est éveillé, plein de vie, quelque chose l'anime. On comprend de quoi il est question dans les pages suivantes. Ce jeune garçon est source de vie, alors que la lumière grise présage d'un événement sombre imminent.

La description physique d'un deuxième personnage dans ce même roman se veut plus énigmatique :


Se déplaçant aussi silencieusement que la pensée, attendant que la lumière s'éteigne dans la chambre, un inconnu traversa le salon sans se presser. Il avait le corps entièrement recouvert d'une combinaison en Dacron sans coutures de couleur sombre, terminée par une capuche qui lui enveloppait la tête, le tissu moulant lui masquant la gorge, le menton et les oreilles, en ne révélant qu'un visage ovale et pâle qui donnait l'impression de flotter.

La bouche se détachait. Les lèvres étaient aussi fines que de l'émincé de veau. Le nez, étonnamment discret, était retroussé de suffisance. Autour de chaque œil, la peau était noircie avec de la poix et l'expression trahissait plus l'absence de vie que la cruauté.

Il retroussa la lèvre supérieure : une grimace qui se voulait un sourire déforma le visage, révélant l'éclat de deux rangées de dents blanches bien alignées. Le masque se tendit sur les joues et lui plaqua les oreilles quand il tira dessus d'un coup sec pour l'ajuster, envoûté par la sensation d'être invisible, vêtu pour se fondre dans l'ombre. Sous ce déguisement, il le savait, il aurait pu être n'importe qui, homme ou femme, ange ou bête ; un instituteur, un représentant de commerce, un flic.


De toute évidence, l'écrivain souhaite que son personnage reste pour l'instant un inconnu, qui pourrait être n'importe qui. Il laisse tout de même transparaître quelques détails signifiants : "suffisance", "absence de vie", "pâle", "dents blanches bien alignées". Ange ou bête, l'auteur nous donne ainsi quelques indices.


– Les compétences physiques, intellectuelles ou autres du personnage : atouts et limites

Le profil du personnage de roman s'affine au fil des pages quand on découvre la ou les compétences qui le rendront unique aux yeux du lecteur, ou au contraire la ou les compétences qui lui font défaut et ne manqueront pas de le mettre en difficulté au cours de l'histoire.

Pour exemple, c'est d'abord par l'évocation des compétences singulières de Lisbeth que le lecteur fait sa connaissance dans Millénium de Stieg Larsson. Ainsi, avant même de l'appréhender physiquement, le lecteur observe la jeune femme à travers les yeux de son employeur, Dragan Armanskij :

Avec scepticisme, il contempla Lisbeth Salander, sa collaboratrice de trente-deux ans sa cadette, et constata pour la millième fois que personne ne pouvait paraître plus mal placé qu'elle dans une entreprise de sécurité prestigieuse. (...) Durant les quatre années qu'elle avait travaillé pour lui, elle n'avait foiré aucune mission, ni rendu un seul rapport médiocre.

Au contraire – ce qu'elle produisait était à classer hors catégorie. Armanskij était persuadé qu'elle possédait un don unique. N'importe qui pouvait sortir des renseignements bancaires ou effectuer un contrôle à la perception, mais Salander avait de l'imagination et revenait toujours avec tout autre chose que ce qu'on attendait. Il n'avait jamais vraiment compris comment elle se débrouillait, parfois sa capacité à trouver des informations semblait relever de la magie pure. Extrêmement familière des archives administratives, elle savait dénicher les renseignements les plus obscurs. Elle avait toute la capacité de se glisser dans la peau de la personne sur qui elle enquêtait. S'il y avait une merde à mettre au jour, elle zoomait dessus tel un missile de croisière programmé.

Incontestablement, elle avait le don.

C'est seulement dans un deuxième temps, quelques paragraphes plus loin, que le lecteur découvre le physique de l'héroïne :

Armanskij avait du mal à s'habituer au fait que son plus fin limier soit une fille pâle, d'une maigreur anorexique, avec des cheveux coupés archicourt, des piercings dans le nez et les sourcils. Elle avait un tatouage d'une guêpe de deux centimètres sur le cou et un cordon tatoué autour du biceps gauche. (...) Rousse à l'origine, elle s'était teint les cheveux en noir aile de corbeau. (...) Elle avait vingt-quatre ans mais on lui en donnait quatorze. (...) Ses mouvements étaient rapides et arachnéens et, quand elle travaillait à l'ordinateur, ses doigts volaient d'une façon presque surexcitée sur les touches. (...) Sous le maquillage – parfois elle arborait un rouge à lèvres noir –, les tatouages et les piercings elle était... disons... attirante. D'une manière totalement incompréhensible.

Les lecteurs affectionnent les personnages auxquels ils peuvent s'identifier ou au contraire les héros extraordinaires qu'ils ne pourront jamais rencontrer dans la vie réelle (super héros, agent secret). Que votre personnage soit l'un ou l'autre, les nuances sont bienvenues, même un héros a ses faiblesses et même un monsieur Tout-le-monde a quelques atouts au fond de sa poche. Toute la question est de savoir si le héros va dépasser ses aptitudes ou si ces dernières vont le mettre en échec. L'écrivain ne manquant pas de mettre le protagoniste à l'épreuve pour en faire un personnage en devenir tout au long de l'histoire et de tenir en haleine ses lecteurs. Et c'est là que le personnage doit prendre un peu de relief et que la psychologie entre en jeu... La lacune du personnage principal est aussi prétexte à l'introduction d'un autre personnage, qui apporte son aide.

– La psychologie (sensibilité, peurs, force, faille, résilience, système de croyances et de valeurs, qualités et défauts)

La psychologie provoque action, non-action, réactions et rebondissements. Après les signes distinctifs physiques et de compétences, l'écrivain est censé appliquer une seconde couche pour donner de l'épaisseur à son personnage. Le lecteur s'attache au personnage, qu'on aime ou qu'on déteste, par un maillage d'indices tissé par l'auteur tout au long de l'histoire. À quel camp le lecteur va-t-il se rallier ? Quel personnage va-t-il aimer ou détester ? Les ressorts psychologiques doivent être exploités, amenés avec style, dans un seul objectif : que le lecteur puisse entrer dans la psychologie du personnage, qu'un capital sympathie ou antipathie puisse se constituer. Tout l'intérêt est de recomposer le puzzle pour que se révèle le portrait final et qu'arrive le moment où le lecteur saisit les motivations profondes du héros et le rôle des personnages secondaires. Le pourquoi ils en sont là et où ils veulent aller. Si l'écrivain a bien travaillé ses personnages, le lecteur veut tout savoir de lui, son passé, son présent et son avenir. À l'écrivain du roman de décider s'il dévoile tout et à quel rythme il donne les informations (en un seul tome ou en dix tomes !). Le défaut de certains débutants dans l'écriture est de multiplier les personnages pour servir leur histoire sans leur donner la moindre consistance, ils traversent l'histoire de manière beaucoup trop opportune. Cela produit des histoires aux personnages trop nombreux, auxquels les lecteurs ne s'attachent pas, et cela crée de la confusion et un flottement, car on ne sait plus qui suivre et à quel personnage se fier, jusqu'à parfois engendrer de la frustration chez le lecteur qui reste sur une sensation de trop peu. Le pire serait de provoquer de l'agacement chez le lecteur qui a détecté le subterfuge du personnage qui apparaît dans l'histoire comme par magie pour sortir l'écrivain de l'embarras.

– Les dialogues : interactions directes entre les personnages

Une fois le physique, l'identité, la compétence ou la lacune et la psychologie dessinées dans les moindres détails, l'auteur d'un roman doit mettre en interaction tous les personnages, les faire se rencontrer. Les personnages vont se parler. À moins que l'auteur rejette totalement le roman dialogué !

Les dialogues en disent long sur le personnage et sur l'état dans lequel il se trouve. L'erreur très répandue chez les jeunes auteurs est de bâcler les dialogues, de ne pas assez travailler le vocable de chaque personnage, selon l'âge, la classe sociale, le métier ou rôle, etc. Il est proscrit bien sûr de tomber dans la caricature, d'être trop ou toujours familier ou relâché dans l'expression orale ou pire d'être dans un registre qui se veut soutenu dans une volonté de paraître plus à l'aise à l'écrit qu'on ne l'est vraiment. Le ton et les mots justes sont à trouver. Un vrai travail d'artiste ! L'exemple le plus flagrant est le tic de langage personnel de l'écrivain qui se retrouve dans son écrit et dans la bouche de plusieurs de ses personnages de fiction, l'effet est désastreux.

Dans les dialogues de roman se révèle aussi l'identité du personnage dans toutes ses dimensions, c'est là où se confrontent la différence et la divergence des personnages (intentions, motivations, sincérité, émotions), là où se trahissent les mensonges, se révèlent les vérités, où s'exprime toute la substance sans filtre des personnages. La gestuelle qui accompagne la parole revêt autant d'importance que les répliques.

On ne le répétera jamais assez, les écrivains sont avant tout des lecteurs assidus. Les autres auteurs doivent être des sources d'inspiration, d'émulation. Il n'est pas question de chercher à faire comme l'un ou comme l'autre, mais de se nourrir intellectuellement, jusqu'au moment magique où les mots s'alignent avec talent. Créer un personnage de roman requiert un talent de description, des capacités psychologiques et une aisance dans les dialogues. Votre héros doit être crédible, tout en révélant une réelle singularité, mais surtout les héros doivent susciter émotions et intérêt chez vos lecteurs, sinon ils ne pourront qu'être des figurants d'un mauvais roman vite refermé ou vite oublié.


– Créer tout un univers pour dépeindre un personnage

Tout l'univers doit dresser le portrait du personnage de votre roman. Pour cela, il faut travailler le vocabulaire, c'est-à-dire utiliser des mots connotés, évocateurs, relatifs et spécifiques parfois. Prenons quelques exemples, si votre personnage est fou, c'est tout le vocabulaire du monde asilaire que vous devez maîtriser (internement, psychiatrie, médicament, protocoles et camisole). Si votre roman historique raconte des amours ancillaires, il vous faudra travailler le vocabulaire de la servante et le langage galant, si votre héros est alcoolique, il faut savoir décrire un état ébrieux, si apparaît un enfant, vous devez être capable de retranscrire par écrit son babil, s'il est question de flics et de voyous, le jargon et l'argot des deux univers doivent vous être familiers, si vous ne savez pas ce qu'est un tonton ou un baveux pour un flic, des petits recherches s'imposent... Si vous avez une appétence pour le sang et l'écriture de romans d'horreur, il va falloir apprendre à décrire une plaie cruentée et une tête décapitée. Tout un programme !



14 vues